Entretien avec Ahmed Boukous, directeur de l’Institut Royal
Il voit toujours la moitié pleine du verre. Un indice? Ceux qui «pensent que l’Institut royal de la culture amazighe (Ircam) est un instrument de domestication manquent de sens politique. Car la
politique est l’art du possible», estime son recteur, Ahmed Boukous. C’est indéniable, l’universitaire fait preuve de pragmatisme. C’est le cas lorsqu’il évoque l’enseignement de l’amazigh ou de sa
promotion dans les médias publics (voir page 39). Depuis le 23 novembre 2003, Boukous est recteur de cette institution académique. L’heure est au bilan: samedi 17 octobre, le discours royal
d’Ajdir, qui a annoncé la création de l’Ircam, fêtera son huitième anniversaire. Et pour couronner le tout, le soir même le Prix de la culture amazighe se tiendra au théâtre national Mohammed V à
Rabat.
- L’Economiste: Comment évaluez-vous votre bilan ?
-Ahmed Boukous: Il est globalement très positif si l’on compare la situation de la culture amazighe avant et après la création de l’Ircam. Prenons le cas de l’enseignement: les cours de langue
n’existaient dans aucun cycle d’étude. En 2008-2009, nous avons au Royaume 5.000 petits Marocains qui apprennent l’amazigh. Il est vrai que cela ne représente que 8% de la population scolarisée.
Bien entendu on peut toujours dire que le ministère de l’Enseignement «n’a pas tenu ses promesses». Mais il est possible de réclamer un 16% pour l’année prochaine et ainsi de suite. C’est mieux que
de rester les bras croisés, non?
- L’Ircam a signé plusieurs conventions de partenariat, notamment avec le ministère de tutelle, mais des blocages persistent. Pourquoi?
- C’est inadmissible. En théorie on peut soutenir que SM le Roi ait énoncé sa politique en faveur de la promotion de la culture amazighe. L’Exécutif doit donc suivre. Or même si la volonté
politique existe, il y a des problèmes d’exécution. Parfois spécifiques. L’enseignement de l’amazigh n’a pas été généralisé: 3.425 écoles bénéficient des cours et l’on compte 12.000 enseignants et
75 inspecteurs. Nous sommes loin de sa généralisation à l’ensemble du territoire et des niveaux. Même si depuis 2006 il existe des filières de culture amazighe dans les universités d’Agadir, Oujda
et Fès.
- Est-ce dû à un manque de compétence?
- Tout à fait. Car pour ouvrir un cours de langue amazighe dans une école, il faut un enseignant. Or il n’y en a pas.
- Même chez les diplômés chômeurs?
- C’est une voie possible. Le ministère de l’Education devrait faire un effort supplémentaire dans le recrutement des enseignants. Sachant qu’il a un gros budget de 27 milliards de DH. Le problème
de la formation des professeurs existants et le manque de visibilité se posent aussi.
Les cours d’amazigh existent dans certaines écoles du 1er au 6e niveaux. Et après, au collège et au lycée? Rien. Le ministère n’ouvre pas cette option par manque de visibilité. Actuellement, le
Conseil supérieur de l’enseignement se penche sur la question de l’enseignement des langues y compris l’amazigh. La grande question est de définir sa position et sa fonction dans le système
éducatif global. Cela reste une grosse lacune.
- Chez l’Exécutif, le manque de visibilité émane-t-il d’un manque de volonté politique?
- Je ne crois pas. Une convention lie l’Ircam au ministère de l’Education. Ce département fait partie du gouvernement, qui a un programme où la philosophie de Sa Majesté est présente. Le Souverain
a par ailleurs incité les parlementaires à œuvrer pour l’intégration de l’amazigh dans l’école marocaine. Il se peut qu’un certain niveau de la hiérarchie ne soit pas totalement convaincu. Laxisme
et mauvaise organisation font le reste. Les problèmes des livres scolaires sont communs à toutes les langues, même l’arabe. Des professeurs d’espagnol ou d’allemand «doivent attendre jusqu’à mars
pour avoir un manuel venu tout droit de Madrid…».
- L’Etat marocain a formulé, en 2006 à Genève, des promesses auprès de l’ex-commission des droits humains de l’ONU relatives aux prénoms amazighs et au droit de réunion d’associations amazighes.
Qu’est-ce qui justifie le statu quo?
- La fameuse liste de Driss Basri (ndlr: ex-ministre de l’Intérieur) a été abrogée. Seulement des officiers d’état civil refusent toujours d’inscrire des prénoms, notamment amazighs. Lorsque
l’Ircam est saisi par les familles concernées, nous contactons le ministère de l’Intérieur. L’autorité de tutelle répond qu’elle «n’est pas contre». En réalité, à l’échelon régional des
responsables ignorent encore le droit. Quant au droit de réunion, il est reconnu par la loi. Il suffit de l’appliquer.
Propos recueillis par
Faiçal FAQUIHI
source: l'economiste.com
Mardi 20 octobre 2009
2
20
/10
/2009
12:54
Par Amanar
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