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Ils savaient vivre dans la nature et se la concilier. Ils ne
s’escrimaient pas à éliminer en eux l’animal pour n’être que
des hommes.
Ray BRADURY.Chroniques martiennes, 1955.


Le lien qui unit l’Homme à son espace est mystique, sacralisé autant  qu’utilitaire et fonctionnel. Il appartient, corps et âme à son terroir plus que celui-ci ne lui appartient et lui assure la continuité. C’est une relation de soumission fictive ou d’appartenance effective qui s’instaure désormais entre les deux et qui symbolise par un ensemble de pratiques rituelles et de comportements pour le plus souvent inconscients. La terre, comme espace et comme matière, n’était pas considérée
dans la conscience collective des gens qui s’y rattachent comme matière première uniquement, mais bien en terre nourricière et symbole de la continuité, donc de la survie. La valeur du patrimoine architectural et le devoir scientifique et juridique de sa conservation sont actuell ement mieux perçus qu’auparavant. Personne ne peut nier que la préservation de la continuité historique au sein de son environnement est capitale pour l’amélioration du cadre de vie de la population qui y vit et pour en
assurer un autre –meilleur- pour les générations futures. C’est aussi un moyen pour retrouver son identité et la sécurité nécessaire face aux mutations brutales, mais légitimes, exigées par la modernité. 

Chapitre I : Patrimoine architectural en terre : Genèse et particularités
1- Originalité et atouts

L’architecture de terre, technique très ancienne qui puise dans les lois de la nature des formes consubstantielles à la matière dont elle tire ses oeuvres, recouvre une large aire géographique dans le monde, surtout en Afrique du Nord et en Afrique saharienne et subsaharienne. Les populations de ces régions ont su, des siècles durant, adapter le matériau « terre » à des conditions écologiques, économiques et socio-culturelles particulières. C’est une synthèse de l’esprit et de la matière qui a
7
produit des ensembles architecturaux d’une grande diversité qui font référence à un savoir-faire artisanal trouvant son expression dans les formes, la décoration des plafonds et des fenêtres, le mobilier, etc.

Le Maroc présaharien (qui sera traité infra chap.2) est un espace naturel vaste où de hautes et moyennes montagnes s’y associent à un ensemble de plaines, de bas plateaux et de cuvettes intérieures où s’épanouissent des chapelets d’oasis autour des cours d’eau. Cette région correspond en fait à un pays de terre et de pierres. L’absence de forêts d’arbres n’offre pas de bois de construction. Néanmoins, l’abondance de la terre grasse, la dominance du palmier dattier et le recours aux tiges de roseaux et du laurier rose en plus des facteurs socio-économiques, ont
permis au matériau en question de s’affirmer comme composant principal de la construction vernaculaire et son utilisation s’est généralisée au-delà même des zones arides (jusqu’au coeur du Moyen-Atlas, le Zemmour, Rif etc.). Les populations nomades, bien qu’ayant conçu un habitat caractéristique - différents types des tentes -1 lors de leurs déplacements, ont recours aux bâtisses en terre soit dans le cas du semi-nomadisme pour avoir leur part des récoltes soit à la quête d’une
sédentarisation définitive qui s’accompagne de nombreuses implications au sol et au sang
2.
Parmi les atouts de la terre relevés, on peut distinguer :
·  Elle est présente en forte quantité, disponible sur le site de construction –ce qui permet une économie de transport- et n’a pas de valeur marchande, ce qui intègre parfaitement les structures socio-économiques des populations, pour la plupart pauvres. ·  Elle est malléable facilement à l’état plastique d’où la diversité des formes et des décors obtenus avec des outils limités et en un temps réduit. ·  Son extraction et sa mise en oeuvre ne font appel qu’à peu d’outils (une houe,
une pioche et des couffins en tiges du palmier). Son utilisation effective dans la construction nécessite peu d’énergie parce qu’utilisée à l’état cru ne consomme pas de bois de la chauffe.

1 E.LAOUST. « L’habitation chez les transhumants du Maroc central ». Hespéris,1934,3e tri..
2 A. SKOUNTI. Le sang et le sol : les implications socio-culturelles de la sédentarisation. Cas des nomades
Ayt Merghad. Thèse de Doctorat. Paris : E.H.E.S.S,1995.
8

·  La construction en terre est une initiative qui demande une main d’oeuvre suffisamment importante pour qu’il y ait implicitement une définition de travail qui sous-tend une organisation communautaire cohérente ou du moins renforcée par le recours à la pratique sociale qu’est l’entraide « tiwizi ».
·  Son adhésion à elle-même (enduits sur le pisé ou sur la brique) permet la réalisation des oeuvres constructives complètes. Mélangée à de la paille, elle se dégraisse légèrement pour être à un niveau phonique et thermique parfait et moins sujette aux fissurations, à la dissolution par l’eau de pluie et à l’usure des vents et du temps.

·  Ayant une bonne qualité hygroscopique, elle absorbe la moindre humidité dans les constructions, d’où une augmentation du taux d’évaporation de l’air, donc une isolation thermique meilleure : les bâtiments conservent la fraîcheur en été et la chaleur en hiver contrairement au béton. En outre, elle consomme moins d’eau que d’autres matériaux de construction 1. ·  La terre, par les constructions qu’elle engendre, traduit une image collective, égalitaire entre les composantes sociales du groupe, et ce grâce à la tradition (aujourd’hui révolue) qui avait force de loi. Acceptée et obéie, elle assure par
ce respect une émanation d’une autorité collective qui sert de discipline et de code de comportement. Nous pouvons dire du bâti en terre ce qu’a dit M.GODELIER sur tout autre activité économique ; c’est « à la fois une activité spécifique qui dessine un champ particulier des rapports sociaux et une activité
engagée dans le fonctionnement des autres structures sociales, l’économique ne possède pas à son propre niveau la totalité de son sens et de sa finalité mais une partie seulement »2.

·  Les hommes disposent de matériaux qui sont proches d’eux et de leur environnement. Dans le cas où la pierre prédomine (dans les contreforts du Haut-Atlas et de l’Anti-Atlas), la terre joue le rôle du mortier parce qu’elle assure l’adhésion des pierres entre elles et il n’est pas rare que des parties
mêmes des constructions soient avec ce matériau. Ainsi, elle permet, par le geste et par l’esprit, l’épanouissement d’un savoir-faire proche et au service de l’environnement.

1 M. BOUSSALH. Patrimoine architectural en terre au Maroc : Proposition de création d’un équipement
culturel intégré dans la kasbah de Taourirtà Ouarzazate. Mémoire de D.E.P.A. Université Senghor,1999.
2 M. GODELIER. Horizon, trajet marxiste en Anthropologie. Paris : Maspero,1973.p.31.
9

·  Toute entreprise de construction tend explicitement vers la continuité, l’éternité. La terre ne peut répondre à cette exigence du fait de sa fragilité. Néanmoins, les constructions en terre ont crée toute une structure d’activités saisonnières qui les conservent par des travaux d’entretiens et de réfection.
L’essentiel est que la structure d’ensemble demeure et assure la continuité du groupe qui y vit. Dans ce cas « la partie la plus humaine de l’étude de l’habitation n’est pas celle des matériaux de construction, mais celle qui relève proprement de l’intervention de l’esprit humain et permet à l’homme de résoudre avec intelligence les différentes difficultés que pose l’aménagement de sa maison. »1 .

2-Vecteur d’une culture constructive

L’habitation est le lieu où l’on vit, celui où chacun peut non seulement projeter, mais réaliser l’organisation de son univers.

CHAUCHAT, H. « L’habitat, la personne et les relations sociales. » p.38

Le patrimoine architectural oasien désigne l’ensemble des édifices, quelle que soit leur forme ou leurs dimensions, construits en terre essentiellement et qui témoignent d’un savoir-faire technique ancestral, donc une expression vivante d’une culture constructive vivante. L’état des formes et des conceptions témoigne d’un esprit artistique pour le moins développé contrairement à ce que laissera supposer le sens attribué aux concepts « vernaculaire », « populaire » ou « traditionnel ». La forte concentration du bâti en terre est, certes, repérée dans les milieux défavorisés socioéconomiquement, mais des témoignages encore debout relatent un passé glorieux
où le collectif et l’égalitaire avaient imposé leur primauté. C’est une richesse au niveau du social, de l’environnement et du symbolisme.

1 P.DEFFONTAINES. L’homme et sa maison. Paris : Gallimard,1972.p.62.
10

La terre n’est pas sûrement le premier matériau utilisé par l’homme pour construire un abri. Il avait eu recours aux éléments déjà présents dans la nature, avait fait usage de la pierre par la suite mais seulement pour délimiter quelque surface ou pour élever des menhirs et des tumuli. L’usage de la terre s’est révélé dans le processus du développement de l’homme dès l’époque protohistorique il y a environ 10 000 ans. A Çatal Hôyûk en Turquie, en Mésopotamie, en Egypte…les découvertes archéologiques ont fait état de l’utilisation de la terre dans les constructions qu’on peut qualifier cette fois-ci de bâtisses. Actuellement, elle recouvre un large espace géographique : du lointain
Afghanistan -voire même au-delà- jusqu’en Amérique en passant par la péninsule arabique, le Grand Sahara, les régions limitrophes, et en Europe où quelques constructions en terre témoignent de l’universalité de la technique (France, Espagne, Portugal, Angleterre, etc.). Ceci est d’autant plus logique tant qu’il est le matériau le plus abondant, le plus économique et le plus proche de l’humain.
La terre comme matériau de construction est signalée dans l’Antiquité : Vitruve la mentionne comme matériau de couverture (Vitruve,II,I,p.54). Pline signale sa présence en Afrique (Pline, Naturalis Historia, XXXV,48,p.169). En Afrique du Nord, Ibn Hawqal, dans la seconde moitié du 10ème siècle, décrit plusieurs enceintes urbaines faites en terre (Ibn Hawqal, Kitab al-masalik wa l mamalik).
D’après A.JODIN 1, « le premier témoignage d’architecture de terre [au Maroc] a été découvert dans l’île de Mogador [i.e, Essaouira] », et ce à l’époque mauritanienne.[quatrième siècle avant J.C]. Néanmoins, nous sommes confrontés à la rareté des vestiges de cette époque et des époques postérieures (romaine surtout).

L’époque islamique a connu, elle, une utilisation massive de la terre dans les  premières cités fondées. A Sijilmassa, cité mythique du début de l’Islam au Maroc [8ème siècle], il ne subsiste encore - et curieusement- que des murs des fortifications assez larges en terre crue. Marrakech [12ème siècle] en garde également des

1 A.JODIN cité par M. BOUSSALH. Patrimoine architectural en terre au Maroc…op.cit. p.16
11

vestiges ainsi que toutes les villes impériales de tout le Maghreb. Dans ces villes, la terre a été utilisée abondamment dans les fortifications surtout [au 14ème siècle, al Umari décrit les murailles de Fès : elles sont de tabiya, i.e un mélange d’argile, de sable et de chaux.] Ceci lui confère déjà un de ses aspects fondamentaux. Son emploi n’a pas cessé jusqu’à nos jours mais avec moins d’acuité que jadis avec l’introduction de nouvelles techniques et de nouveaux matériaux.
La construction en terre est aussi une expression culturelle de tout un ensemble de populations hétérogènes mais partageant une région commune, une destinée commune, des valeurs  entre-coupantes, des traditions locales et des apports étrangers.

Les groupes amazighes [berbères], blancs et négroïdes, sont reconnus comme étant les premiers habitants des oasis présahariennes. Leur ancienneté est attestée par les gravures rupestres de Tazarine et Tinzouline mentionnant des graffitis et l’écriture « tifinagh » ancienne, et par les tumuli nombreux de M’hamid qui démontrent une présence humaine continue et étendue dès les âges reculés. A ces éléments se sont ajoutés des groupements juifs en vagues successives
(probablement après la destruction du temple) ; ils ont même réussi à fonder un royaume minuscule dans le Dra1 et à convertir une part de la population berbère. Certains toponymes, traditions et objets témoignent encore de cette influence non négligeable des juifs et dont la mémoire collective en garde des souvenirs précis2.

La première vague des arabes aurait atteint cette région dès le 8ème siècle, mais leur nombre n’est pas encore important. Il faut attendre le 12ème siècle pour que leur présence soit pesante sur la région présaharienne et saharienne du fait des bouleversements politiques, sociaux surtout (contact des tribus nomades vivant du pillage et des droits de protection avec des populations sédentaires vivant de l’agriculture oasienne), et de la quête de suprématie entre elles et les tribus
amazighes nomades présentant un mode de vie semblable.

1 Dj. JACQUES-MEUNIE. Le Maroc Saharien. Paris : Librairie Klincksieck,1982. 2 Tomes.
2 Enquête personnelle dans le cadre des activités du CERKAS. 1996
12

L’élément négroïde d’origine soudanaise est venu s’ajouter à ce kaléidoscope humain du fait des échanges caravaniers dont les vallées présahariennes constituent le pivot. [Au Moyen Age, les contacts étaient continus avec le pays du Soudan : Gao, Tombouctou, Zender, Djenné, Oualata, Tichit…]

Cet étalement des différents éléments ethniques est nécessaire pour dire que de ce brassage (qui n’est pas forcément homogène), de ces échanges culturels, était née et s’était enrichie une composante culturelle très riche, expressive et qui symbolisera par la suite toute une région et, peut-être, en sera la clef maîtresse de son développement : L’architecture de terre.
Cette expression culturelle s’est adaptée aux besoins des différentes populations et des structures socio-politiques qui les caractérisent. Elle s’est adaptée également aux changements politiques qui se sont produits au cours de l’histoire. On a vu qu’il existe des constructions de ce type mais qui répondaient à une fonction autre que l’habitat ; c’est les « ribat-s » et les forteresses d’escales et de garnison.

Dès le 19ème siècle, est apparu un genre nouveau d’édifice cette fois-ci propre aux grandes familles et aux personnages mandatés par le pouvoir central pour exercer une souveraineté locale, bien que lointaine et fictive, sur des territoires incontrôlés [pays dit de la dissidence] : ce sont les kasbahs. Ce genre nouveau a beaucoup influencé sur l’aspect général de l’architecture vernaculaire du fait qu’il
s’agit des apports jusqu’à là propres aux constructions citadines qui vont s’intégrer judicieusement à l’arsenal technique original : l’aspect décoratif et l’individualisme vont prédominer.
Les premiers contacts avec les Français et l’introduction des modèles tout à fait étrangers amenèrent des changements timides s’opérant ici et là, mais la base reste la même. La terre demeure la principale ressource pour la construction et l’élément de distinction qui va susciter la curiosité des jeunes officiers des Bureaux des Affaires Indigènes à la fois par l’originalité des édifices, leur valeur exceptionnelle et leur densité dans les vallées présaharienne répondant ainsi aux besoins et
aspirations des populations et aux contraintes du milieu. Cette situation n’a pas duré
longtemps.
13
Le patrimoine bâti en terre paraît donc comme un produit de l’histoire au même titre qu’il est un produit d’une culture, des pratiques individuelles et collectives : une expression d’une culture constructive ayant servi pour un groupe donné et qui reflète la culture générale de la population. Il est aussi au même titre, « une partie de la culture ; il constitue un de ses éléments, parmi d’autres. »1 . Etant un objet ou un acte, il n’est considéré comme réel que dans la mesure où il reprend ou imite un archétype2.

Photo n°1: Ighrem n Igoulmimn.1979
Architecture en terre : produit et vecteur d’une culture.
1 Cl. LEVI-STRAUSS. Anthropologie structurale. Paris : Plon,1973.p.78
2 M. ELIADE. Le mythe de l’éternel retour. Paris : idées/Gallimard,1969.p.48

Lundi 26 septembre 2005 1 26 /09 /2005 00:00

Par Takfarinas Abdellah - Ecrire un commentaire
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