La concrétisation de l’image du drame sur soi par le tatouage a été l’apanage de milliers de femmes berbères au temps de la résistance. Le tatouage qui avait autrefois deux fonctions essentielles, l’esthétique et l’identification tribale des femmes, se trouva subitement augmenté d’une autre signification visant la pérennisation de la marque de la souffrance subie sur le corps qui la vivait. Cet acte d’extériorisation de la douleur, par le tatouage, est à la fois la publication du drame vécu, l’exorcisation du mal supporté et le signe criard du continuum de la résistance exprimée sur la peau à l’aide de l’aiguille. Le refus de l’Autre, dans sa sauvagerie, dans sa force destructrice, était ainsi signé, exposé et assumé.
En effet, la femme qui venait de perdre son époux se tatouait d’une oreille à l’autre le menton, et celle qui assista à l’emprisonnement de son homme gravait en forme d’anneaux sur ses poignets la douleur des mains ligotées. La première restituait ainsi sur son propre visage l’image de la barbe du mari disparu et la seconde celle des menottes qui plongeaient dans l’incapacité et l’humiliation son conjoint désolé. Les femmes se tatouaient aussi des anneaux au niveau des chevilles pour faire penser aux lourdes chaînes traînées, à petits pas, par leurs maris capturés.
A froid, avec le recul amer de celui qui ne trouve de refuge que dans la désolation et l’amertume, les femmes tatouaient dans la tristesse profonde les événements d’une guerre de résistance imposée. Mais, à chaud, elles se livraient systématiquement à l’opération d’agdur . Dans une vision étroite et très réductrice des faits, Agdur est défini dans le dictionnaire1 des parlers du Maroc central de Taïfi Miloud en ces termes :
« fait de se lacérer, s’égratigner les joues en se lamentant (signe du deuil chez les femmes) »
Voici, enfin, un fragment de poème dans lequel Touda n’Ayt smaﻉil illustre les faits :
ad ġmuġ imudal s waššarr mad s iqršall n tadutt ?
ad utġ ahdam i tamart greġ i ydarn d iffassn tiġuniwin
idda wryaz inw nġan-t, sġusn imndi-ns,
ettšn ulli, hat ﻉniġ kksn-i i dduniyt !?
J’ai pleuré, Ô mes frères ! Et j’ai lacéré de peine mon visage
Ai-je à me creuser les tempes avec les ongles
ou me servirai-je de mes cardes ?
Je me tatouerai une barbe et sculpterai
sur les poignets et les pieds des attaches
Mon homme est tué, son blé est grillé et son troupeau égorgé
Ne suis-je pas à la vie - dans tout cela- arrachée ?
[i] Guennoun, S., Rabat, 1933, La montagne berbère : Les Ait Oumalou et le pays Zaïan. Ed. OMNIA.
3Taïfi, M. Paris, 1991, Dictionnaire Tamazight-Français (Parlers du Maroc central), éd. L’Harmattan-Awal.
| Agrégation de français - Maroc 2002 Association marocaine de littérature générale et comparée et l'E.N.S de Meknès |
| Colloque international de littérature comparée: La guerre, la mise en scène de la guerre à l'occasion du programme d'agrégation qui porte sur les oeuvres suivantes : Les Perses d’Eschyle, Les Paravents de J.Genet, Henri IV de W.Shakespeare |
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